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Vivant·es dans un “quartier mort”

En ce jour de marché, mercredi 16 mai, l’Ébullition, association d’éducation populaire romanaise, proposait un “porteur de parole”, dispositif de recueil de la parole et de débat dans l’espace public. C’est la collecte de ces lassitudes, colères et indignations de vivant·es dans un quartier mort qui irrigue ce numéro spécial.

Nous sommes sur place à 10h, il fait déjà très chaud, nous suivons l’action puis avec certaines habitantes nous poursuivons les échanges. Autour d’une rosalie, les personnes du quartier de la Monnaie sont sollicitées pour compléter la phrase suivante : « Pour me sentir en bonne santé ici, j’ai besoin de… ». Sur la trentaine de personnes interrogées, beaucoup évoquent des facteurs sociaux : du travail au logement, en passant par l’alimentation, l’environnement jusqu’à l’accès aux professionnel·les de soin. Par exemple, H. aurait besoin de transports en commun plus fréquents pour aller à l’extérieur du quartier ou de la ville. Z., elle, pense directement aux logements délabrés et mal conçus, notamment pour les personnes handicapées. Ou encore D. aurait “besoin d’endroits pour se promener, avoir accès plus facilement à des espaces verts”.

« L’idée est de discuter collectivement des questions de santé, souvent maintenues dans la sphère privée, pour sortir de l’isolement et de la culpabilité parce qu’on sait très bien que tout un tas de problèmes de santé sont dus à la précarité. Il s’agit aussi de faire connaître un cycle d’ateliers santé qui débute demain dans le quartier » résume Clémence Emprin, salariée de l’association. « Entre 2017 et 2020, nous organisions des ateliers santé pour les femmes du quartier au Lab’elles, ça avait du sens parce qu’avant d’être le Lab’elles, ce local était connu sous le nom “La croisée des chemins”. C’était un lieu de rencontre et d’information sur l’accès aux droits avec la présence régulière de conseillères en économie sociale et familiale, mais c’était aussi un lieu où les femmes du quartier venaient échanger autour d’un café. Depuis que le Lab’elles a fermé nous n’avons plus de lieu sur le quartier. Nos ateliers ne se faisaient que dans le centre ancien mais beaucoup de personnes ne se déplaçaient pas jusque-là. Alors ce printemps on fera deux dates à la médiathèque et une à la Bricothèque. »

Pour certain·es, il manque de tout ici : de médecins, de nature, de propositions pour s’occuper. « Il n’y a plus rien ici, ni pour les jeunes, ni pour les vieux. Mon mari ne sort plus de la maison et déprime » nous confie K. Plus tard, c’est F. qui s’exaspère :  « Pour moi c’est un quartier mort, y’a plus rien, c’est pratiquement un ghetto, tout est fait pour qu’il soit rasé. ».

C’est précisément l’effet nocif de l’ambiance du quartier sur la santé psychique des habitant·es qui nous a marqué. Beaucoup de personnes évoquent le besoin de tranquillité la nuit, de paix dans le quartier, etc. Les mères partagent leurs inquiétudes pour leurs enfants, elles contrôlent les sorties pour éviter qu’ils « traînent dehors » le soir. C’est une minorité de jeunes qui font « le bordel » tous les soirs, disent-elles. Plusieurs ont tenu à préciser que les jeunes présents le soir viennent aussi de l’extérieur du quartier. Et elles n’en peuvent plus des lacrymos, du bruit, des poubelles renversées et des conflits avec les forces de l’ordre. Plusieurs personnes ont d’ailleurs mentionné leur envie de partir du quartier et les difficultés d’attribution de logement hors de ce quartier quand on y est domicilié : « J’essaye de partir depuis 2005 mais ça ne bouge pas », “Mon fils grandit, je veux partir maintenant avant qu’il ne gâche sa vie ici”. Cette tension quotidienne a des conséquences sur le sommeil : « Tu dors pas, t’es sur les nerfs » ou “Tu dors avec la peur, tout le monde a peur”. Ou encore sur l’équilibre des personnes : « Je suis angoissée et quand je suis angoissée je grignote, je mange n’importe comment et après ça joue sur le diabète… ». Enfin cela joue sur l’estime de soi, comment se sentir légitime dans un quartier complètement stigmatisé ? « Les gens ont peur de venir ici, on se sent délaissés. Quand tout est rénové à Romans, ici il n’y a rien. » constate A. en montrant les étendues de terre battue, laissées en friche suite aux démolitions.


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