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Prévention jeunesse : chronique d’un désastre annoncé

Un avant/après sans concessions.

“Gros bordel”, “Cata”, “Ils se raccrochent aux branches”… Voilà ce qui s’exprime immédiatement lorsqu’on échange avec des acteurs locaux de la jeunesse ou des jeunes suffisamment distants de la municipalité pour bien vouloir nous parler. Alors que la Ville de Romans dénonçait les résultats faibles, peu satisfaisants de la Sauvegarde 26, et garantissait pouvoir “faire mieux” en régie (c’est-à-dire en créant un service municipal dédié au lieu de déléguer à une association) : qu’en est-il véritablement ? 

En juin, l’équipe n’est pas au complet. La Ville dispose pourtant de fonds du Département pour financer 4 temps plein d’éducateurs diplômés. Aujourd’hui, un seul est dans ce cas, le reste de l’équipe étant composé d’un éducateur non diplômé et d’un stagiaire… et cela quand les écoles d’éducateurs acceptent de maintenir leurs stagiaires sur ce lieu de stage, ce qui n’a pas été le cas dernièrement. De plus, alors qu’en dix ans la Sauvegarde 26 n’avait jamais connu d’agression sur personne, un des éducateurs de la nouvelle équipe a vu son véhicule être la cible de tirs d’arme à feu. 

Autre point de la critique municipale : les projets proposés aux jeunes par la Sauvegarde 26. Alors que la Sauvegarde 26 fait grandir sur d’autres territoires le projet Bed in Shop, né à Romans, reconnu pour ses effets positifs sur l’insertion des jeunes, les projets proposés aujourd’hui sont issus directement de ce qui avait été initié les années précédentes, comme les “guides touristiques” par exemple. Les chantiers éducatifs, eux, sont maintenus, mais dans une logique occupationnelle, de politique du chiffre, quitte à les proposer toujours aux mêmes jeunes. 

La “prév”, 80 ans d’expériences

Le “métier” naît dans l’après-guerre, pour proposer une alternative à l’internat des enfants errants dans une France post-Seconde guerre mondiale. Ces professionnels se regroupent ensuite dans des “clubs” et “équipes” pour peser face à l’Etat et rapidement des formations émergent. Dans les années 70 la loi reconnaît et encadre les actions de la prévention spécialisée. C’est à cette époque que se consolident les fondamentaux : aller vers, libre adhésion des jeunes, respect de l’anonymat, secret professionnel, indépendance des pouvoirs publics…

Enfin, sur le plan du professionnalisme, une information plus inquiétante mais à laquelle nous pouvions nous attendre : les jeunes rapportent être “fichés” lors de leur interactions avec le nouveau service de prévention jeunesse. Or, la mission de prévention jeunesse se doit d’être anonyme. En cela la Sauvegarde 26 disposait de fichiers contrôlés et protégés par la CNIL, non connectés à internet, dans lesquels des pseudos pouvaient être utilisés, et auxquels aucune force de police ou juge n’avaient accès. Aujourd’hui aucune garantie n’est donnée sur l’utilisation de ces informations, qui deviennent propriété de la Ville et peuvent donc être partagées avec l’ensemble de ses services, dont la police municipale.

C’est donc une sorte de sous-MJC, sans murs, sans suffisamment d’éducateurs, qui a pris le relais de la Sauvegarde 26. Une volonté d’affichage sans aucune considération réelle pour les jeunes concerné·es, ni même pour les professionnel·les, à la limite de la maltraitance au travail. Le sens et l’éthique de la mission de la prévention spécialisée sont bafoués. La condescendance et le mépris affichés pour justifier du départ de la Sauvegarde 26 paraissent d’un cynisme sans commune mesure quand on regarde la situation à peine six mois après.

Le Lab’elles

Le Lab’elles est un local mis en place par la Sauvegarde 26 en 2015, il déménage puis sera fermé en 2020. Ce lieu est dédié aux jeunes filles du quartier, la non-mixité n’étant qu’une étape pour investir l’espace public librement. Quand on l’interroge, Mervé se souvient : “C’était génial, on se retrouvait entre filles, on rigolait. Ça aide pour beaucoup de choses, notamment la vie pro. Moi ça m’a permis de financer mon BAFA (1) en échange d’animations : des maquillages pour les enfants à la Foire du Dauphiné, des emballages cadeaux à Super U.” Mervé est maintenant animatrice jeunesse à la Maison citoyenne, elle va bientôt passer son BPJEPS (2). 

  1. Le BAFA est le Brevet d’Aptitude aux Fonction d’Animateur. Il permet d’encadrer à titre non professionnel, de façon occasionnelle, des enfants et des adolescents en accueils collectifs de mineurs.
  2. Le BP JEPS est le Brevet professionnel de la jeunesse, de l’éducation populaire et du sport et permet permet d’exercer une profession en autonomie complète et réglementée d’éducateur sportif ou d’animateur socioculturel.

 


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