Interview de Maud Dugrand
Maud Dugrand est journaliste pour la presse nationale (L’Humanité, Siné Mensuel, Le Monde, Causette, le Canard Enchaîné, Oui Magazine), auteure de « La petite République de Saillans, une expérience de démocratie participative » parue aux éditions du Rouergue, conférencière et animatrice de colloque.
Tu es journaliste et tu as travaillé sur les questions de transition démocratique et d’initiatives citoyennes. Quel regard portes-tu sur l’actualité politique et sociale à Romans depuis le drame du bal de Crépol ?
Romans a été instrumentalisé par la droite extrême. J’ai été choquée par l’attitude de la Maire de Romans et la façon dont cela a été récupéré par l’extrême-droite et par le ministre de l’intérieur de l’époque, Gérald Darmanin. Romans est devenu le nouveau terrain de jeu de l’extrême-droite.
Cela a résonné en moi car, dans mon village, nous avons vécu la même chose en 2016, suite à l’évacuation de camps de réfugiés à Calais sous François Hollande. Les réfugiés ont été dispatchés partout en France. Dans la Drôme, c’était à Allex dans un centre qui accueillait à l’origine des personnes en sevrage d’addiction. Il y a eu une levée de boucliers de la droite locale et régionale, une grosse manifestation organisée par le RN dans le village, avec de nombreuses personnes venues de l’extérieur. On n’avait jamais vu ça dans la vallée de la Drôme. Des groupuscules d’extrême droite, notamment lyonnais et Civitas tractaient à la sortie de la messe et à la sortie de l’école publique. On a même eu la télé hongroise qui faisait le parallèle avec son référendum sur l’accueil des réfugiés. Notre Maire voulait organiser également un référendum mais il a été interdit par le préfet car c’était une décision de l’État.
Le centre d’accueil a ouvert. Les fachos étaient là à la grille pour « accueillir » les familles, des femmes avec des enfants, en hurlant des insanités et en leur faisant peur. C’était de l’intimidation. C’était horrible.
Après, tout s’est bien passé pendant 2 ans. L’accueil était dès le départ provisoire. Les réfugiés sont partis. A la suite de ces évènements, les habitants ont créé un collectif pour refuser l’instrumentalisation de notre territoire par l’extrême-droite, créer du lien, puis une association et enfin un café associatif qui s’appelle “le phare”, c’est notre lumière dans l’obscurité.
L’extrême-droite a complètement instrumentalisé ce fait. Aujourd’hui, c’est comme cela qu’ils agissent. Ils utilisent un événement, un fait divers. Ils s’organisent sur les réseaux sociaux, utilisent les médias pour avoir de l’audience et viennent occuper le terrain en débarquant de toute la France, sur des territoires qu’ils ne connaissent pas la plupart du temps. Ce qui s’est passé suite à Crépol ressemble très fortement à cela, avec une chambre d’écho médiatique décuplée par les médias détenus par des milliardaires affichant leurs projets idéologiques d’extrême-droite et totalement décomplexés et assumés dans ces médias, dans lesquels il n’y a plus d’indépendance rédactionnelle. C’est un signe très inquiétant pour notre démocratie. Une puissance médiatique nouvelle d’une gravité importante dont il faut absolument prendre la mesure.
À Romans, de nombreux signaux étaient déjà inquiétants, comme la fermeture du musée de la Résistance.
En décembre 2024, tu as publié une longue enquête dans Siné Mensuel, sur le collectif citoyen « Je Vote donc Je suis Romans », créé à la suite du drame de Crépol par des habitant·es de la Monnaie. Comment as-tu été accueilli dans le quartier ?
J’ai entendu parler de ce collectif qui suscitait de l’espoir pour les habitants de Romans. Et j’ai aussi besoin de parler de choses positives qui suscite de l’espoir. J’ai été très bien accueillie, même s’il a fallu que j’établisse de la confiance, car ils avaient été très échaudés par le traitement médiatique de leur quartier depuis Crépol. On a construit un lien de confiance, un dialogue constructif. J’ai pu avoir accès à de nombreuses personnes.
Tu n’étais pas venue à la Monnaie depuis plusieurs années, quelles évolutions, changements, as-tu observés ?
En 2016, j‘étais venue à la Monnaie pour faire un reportage dans Siné Mensuel sur la fermeture du local des éducateurs de rue, géré par la sauvegarde et municipalisé mais avec moins de moyens. Il y avait déjà une grande inquiétude des acteurs locaux. De nombreux services publics avaient déjà fermé dans le quartier. Il y avait de nombreux signaux du choix politique de ne pas soutenir ce quartier. Aujourd’hui, on est clairement dans l’abandon affiché.
En 8 ans, le quartier s’est énormément dégradé. J’ai croisé un homme qui poussait sa fille sur un fauteuil roulant que j’ai dû aider car les racines des arbres avaient déformé le trottoir. Les voiries ont été refaites à proximité de la Monnaie mais s’arrêtent à l’entrée du quartier. Cela dit tout de la volonté délibérée de laisser le quartier se détériorer. C’est même au-delà de l’abandon ! J’ai vu des gens qui ont eu tellement peur lors de la 1ère manif d’extrême-droite et qui n’osent plus sortir.
Quel regard portes-tu sur cette initiative citoyenne ? Sur les collectifs citoyens en général ? D’autres exemples dont tu as été témoin ?
C’est une initiative exceptionnelle ! Prendre un mégaphone et traverser le quartier pour dire aux gens d’aller voter, c’est remarquable et courageux. Ce qui se passe à la Monnaie, c’est un espoir qui se réalise. La lettre « le goût de la Raviole » est magnifique. Tout est dit ! Tout ce qu’ils portent est juste et montre une conscientisation de leur action politique et de la citoyenneté.
Des collectifs de citoyens naissent dans l’adversité, cela vient toucher aux valeurs, au vivre ensemble. Ils se constituent une identité, un récit commun. C’est très important car cela permet des fondations et cela reste dans la mémoire de celles et ceux qui se mettent en mouvement. C’est très puissant. On retrouve cela dans les deux collectifs citoyens de Romans. Cela se parle et se comprend. C’est en dehors des partis. Cela naît d’une nécessité de se lever, au-delà des ambitions personnelles. Il y a quelque chose de l’ordre du commun. C’est ce dont la démocratie a profondément besoin. Il y a une soif démocratique énorme et de participation parce que la représentativité est en crise. Il y a une fatigue démocratique liée aux modes de gouvernance, aux pratiques.
S’engager, c’est coûteux, c’est du temps. Mais il y a des moments où il n’y a pas le choix. Et là, les gens se lèvent. Et c’est ce qui s’est passé à la Monnaie. Les gens disent stop parce que c’était trop. Ils ne pouvaient pas laisser passer ça. C’est le point commun de nombreux collectifs citoyens. La menace sur le collectif et le vivre-ensemble est la goutte d’eau.
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