Coupdeprojecteur#22
#justicesociale, #transitiondémocratique, #transitionécologique

Déjà 3 ans. Et maintenant ?

Ⓒ Collectif pour Romans / Manifestation des gilets jaunes à Valence le 19 janvier 2019

Le nez dans nos masques, nous passons beaucoup de temps en ce moment à décoder les consignes du gouvernement, à mettre en suspens les maigres projets que nous avons et à en inventer des variantes (avec ou sans couvre-feu, avec ou sans distance, avec nombre limité de personnes ou pas, avec ou sans test -puis il y a la variante des types de tests…) ; nous passons aussi beaucoup de temps à imaginer comment garder la pêche dans ce nouveau monde où nos libertés s’amenuisent…

Et pourtant, si on regarde les années passées, que de beaux et grands souvenirs, qui vont nous porter pour la suite et nous donner la force de poursuivre notre lutte pour un monde de demain à inventer ensemble, pour chacun et chacune et en équilibre avec notre environnement ; un monde libéré du diktat financier, où chaque chose retrouve sa valeur… On est un certain nombre à aspirer très fort à cela en ce moment, alors que la culture, l’éducation, le vivre-ensemble sont bafoués, piétinés, mis au placard, relégués loin derrière les supermarchés…

Les grands médias au service de l'État

Le gouvernement se sert une fois de plus des médias pour laver nos cerveaux, nous faire croire que la promiscuité dans les transports en commun n’est pas un problème et que le mal se cache entre les fauteuils de cinéma. Cela ne va pas sans rappeler le “Gilets jaunes bashing” raconté sans fioritures dans les livres de deux citoyens qui ont marqué 2019 : “Cœur de boxeur” de Christophe Dettinger et “Fly Rider, gilet jaune” Maxime Nicolle… et qui semblent, à la lecture de leurs textes, très proches car très humains, très humanistes, très lucides, très intègres… Les citations notées en italique ci-dessous sont issues de ces livres.

Ces ouvrages sont humbles et font réfléchir : comment, par les médias, avons-nous perçu l’histoire du “boxeur gitan” qui a brutalisé des gendarmes mobiles à Paris le 15 janvier 2019 pour défendre une femme qu’ils avaient mise à terre ? Comment sommes-nous tombé·es dans le panneau de mensonges, de censure et de réalité arrangée de la part de la presse et du gouvernement pour discréditer le mouvement des Gilets Jaunes ?

“Nous étions invisibles, nous avons enfilé des gilets fluos pour être vus. Mais les médias n’ont regardé que notre contestation et oublié nos prises de conscience”.

Messieurs Dettinger et Nicolle, comme tant d’autres femmes et hommes, ont été des héros de ce mouvement inédit, qui nous a donné à voir/à vivre une organisation sans structuration pyramidale, ni leader, avec des porte-parole temporaires. Avec eux, “les Gilets jaunes ont soufflé sur la poudre de perlimpinipin que les politiques avaient répandue pour nous endormir”.

Le mouvement des Gilets jaunes avait “compris que notre constitution permet à nos élus de ne pas respecter leurs engagements et que, tant que l’on ne changera pas ça, ils auront carte blanche pour agir à leur guise à nos dépens”.

“Je suis un Gilet jaune. J’ai la colère du peuple qui est en moi. Je vois tous ces présidents, je vois tous ces ministres, je vois tout l’Etat se gaver, se pomper. Ils ne sont même pas capables de montrer l’exemple”.

“Les mecs au sommet de l’État ne font qu’appliquer les méthodes de management qu’on leur a apprises (…) Les grandes écoles leur ont enlevé toute capacité de vraie création, de remise en question et de prise de décision adaptée. Le pire, c’est qu’en sortant, ces diplômés de choc travaillent non pas pour l’intérêt collectif, mais pour des intérêts privés et financiers. Ces institutions leur offrent des réseaux, du fric, du pouvoir… et leur détruisent définitivement le cerveau”.

Les Gilets jaunes, contrairement a ce qui été dit, ne voulaient pas tout casser : il·elles ne réclamaient pas la suppression des institutions, mais juste des institutions respectées et non violées : de la justice sociale, de l’argent récupéré des fraudes fiscales (plus de deux cents milliards par an !) et placés là où il est utile pour le bien commun (à l’heure de la crise sanitaire, on ne peut que penser aux hôpitaux… dont de nombreux services étaient déjà en grève dès 2018 pour nous alerter de leur manque de moyens…). Et le message passait !

Le mouvement qui vient déjà de fêter ses trois ans avait la sympathie des citoyen·nes… jusqu’à l’offensive médiatique et policière dont nous nous souvenons tou·tes et qui, en ces temps sombres où des lois toujours plus liberticides sont votées, résonne fort.

La violence policière a été disproportionnée, et dès le début […] on a vu clairement que les forces de l’ordre recevaient des consignes pour faire monter les tensions, pour que les caméras de télévision puissent filmer les débordements, des agressions de policiers et discréditer le mouvement”.

“Parallèlement le gouvernement a envoyé sur les plateaux télé une pléthore d’experts pour expliquer que le gaz lacrymogène n’était pas absolument pas nocif, qu’il était juste irritant […] les laboratoires français ont expliqué que les analyses (de sang) ne prouvaient absolument rien et que l’on pouvait très bien être exposé à du cyanure en mangeant certains fruits”.

Début 2019, de nombreux journaux n’ont plus raconté la réalité, les médias ont fait tourner en boucle les dégradations dans Paris pour retourner l’opinion publique, Christophe Castaner, alors Ministre de l’Intérieur, a déclaré les Gilets jaunes “complices du pire”, il a relaté que Maxime Nicolle était en train de brûler des poubelles dans Paris un jour où il était en garde à vue. Le gouvernement et ses médias ont utilisé tous les outils à leur disposition pour faire discréditer les Gilets jaunes (mépris, humiliation -Christophe Dettinger a été mis à pied et a perdu son travail de fonctionnaire alors qu’il n’y avait eu aucun incident sur son lieu de travail-, harcèlement, annulation d’émission grand public sur les Gilets jaunes, diffusion de fausses nouvelles). Maxime Nicolle explique par exemple qu’il n’arrivait pas à rectifier le texte de wikipédia qui parlait de lui comme d’un “ex-sympathisant du front national” alors que cela n’a jamais été vrai. La fronde des médias était quasi unanime et très peu se posaient la question de trouver les causes profondes de cet engagement si fort des gens dans la rue ; très peu se sont demandés pourquoi les gens en étaient arrivés là, comment la violence financière et psychologique qu’ils vivaient tous les jours les avait amenés à occuper les ronds-points…

En même temps, et certain·es Drômois·es en ont fait les frais fin 2018 au plateau des Couleures à Valence, la répression du mouvement des Gilets jaunes a atteint des sommets jamais égalés dans aucun mouvement social : “en analysant les jugements prononcés à la va-vite, sans enquêtes, ni preuves, ni débats contradictoires, il apparaît que les Gilets jaunes comparaissaient pour des faits de violences volontaires, de dégradations, de menaces, de rébellion et d’outrage ou des ports d’arme prohibés. Mais les procédures conduisant à ces accusations et, presque immédiatement, à de lourdes condamnations, sont entachées par un détournement de la fonction légale des parquets, et premièrement de celui de Paris, par le gouvernement”.

Il était préconisé d’inscrire les Gilets jaunes interpellés sur le fichier des traitements des antécédents judiciaires, même si les dossiers les concernant étaient classés sans suite. “Les consignes sont les suivantes : placer systématiquement les Gilets jaunes arrêtés en garde à vue. Il s’agit souvent d’arrestations préventives. C’est-à-dire qu’en termes de droit, rien n’est respecté” (Mediapart, 14 mars 2019 “Des policiers témoignent : on est obligés d’accepter des instructions illégales”).

Et le climat dans tout ça ?

La même inventivité ces dernières années a transformé la manière de militer pour la préservation de l’environnement… et le même coup d’arrêt médiatique a réussi en focalisant sur les casseurs dans les manifestations (mais comment est-il possible qu’en arrêtant des Stéphane Trouille à Valence et des milliers de personnes à travers la France, on n’ait toujours pas réussi à arrêter ces casseurs ?).

Plus de cinq ans après la signature de l’Accord de Paris, les jeunes ne font plus confiance à leur gouvernement pour résoudre la crise climatique… Des marches pour le climat à la création d’Extinction Rebellion, de Greta Thunberg à la convergence des luttes : et si on reprenait le fil de notre énergie et de nos idées d’avant-que-la-pandémie-ne pétrifie-le-monde-militant ?

Tournons-nous vers le futur !

Bien déçu·es (le mot est faible) par le “monde d’après” de 2020, nous n’osons parfois même plus rêver sereinement à 2022, certainement usé·es par toutes ces luttes qui ne changent rien… en apparence. En effet, rappelons-nous que, quoi qu’en pensent Emmanuel Macron et ses sbires, nationaux ou locaux, l’effondrement du monde actuel est imminent et, cela doit nous réjouir. L’inventivité des Gilets jaunes n’est qu’un avant-goût de toutes les transformations démocratiques qui vont devoir être nécessaires !

Pour reprendre une conclusion de Maxime Nicolle qui ne comprend pas pourquoi les grandes décisions écologiques sont toujours repoussées : “Il n’y a pas trente six mille scénarios, il n’y en a que deux : soit on comprend collectivement, soit on va tous crever !”. 

En 2022, regardons du côté des récits qui nous donnent de la confiance, de la force et de la joie , pour soutenir notre puissance d’agir et nos actions collectives !

Parlons justice, éducation, autogestion, parlons du monde dont nous rêvons et partageons ces utopies pour sortir de la pensée morose dans laquelle nous enferment les médias, l’autoritarisme et la contrainte par la peur, pour que la mise en réseau des énergies positives prenne son essor !

Des soulèvements ont vu le jour ces dernières années et ont mené à des remises en questions fortes des Etats et du système capitaliste qu’ils soutiennent à bout de bras. Ce n’est pas le moment de lâcher !


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